Serait-ce une insulte de prétendre que le projet cypherpunk largement considéré comme le plus libertarien de l’histoire de l’Internet a pour ancêtre un projet né aux antipodes idéologiques, dans le régime soviétique?
Le 1er octobre 1970, une rencontre au sommet de l’URSS, une rencontre du Politburo, a bien failli voler les éloges rendus à la masse des innovations numériques qui gouvernent aujourd’hui nos vies. Viсtor Mikhailovich Glushkov, un chercheur de cybernétique, fait face aux têtes dirigeantes d’un des plus grands empires de l’histoire. Il apporte avec lui l’idée d’un réseau qu’il souhaite implanter dans tout le pays. Ce réseau, il est le fruit de son esprit brillant. Son idée, très concrète, très aboutie, est toute simple: connecter toutes les usines, toutes les organisations publiques et tous les consommateurs de l’URSS dans un seul et même réseau d’ordinateurs remplaçant les institutions économiques de l’État. 1962, trente ans avant l’Internet, près de cinquante avant Bitcoin, Glushkov, un homme décoré par les plus hautes institutions marxistes-léninistes, souhaite obtenir le financement pour réaliser l’OGAS, l’itération communiste du monde numérique moderne.
Comment l’URSS a-t-elle pu accoucher d’une idée aussi révolutionnaire, aussi précocement dans l’histoire du numérique, une idée que l’Occident peine encore à cerner: celle d’un monde où la loi est numérique, où tout s’ancre dans un registre commun à toute la société? Pour le comprendre, il faut se pencher sur deux thèmes qui sont encore hors du corpus de la culture générale de l’Ouest: l’histoire de la cybernétique dans le bloc de l’Est et le fonctionnement technique de l’économie planifiée soviétique.
Pour nous un concept vague, la mécanique du socialisme est très incarnée en URSS. Trois institutions étaient à la tête de l’économie soviétique: la Gosbank, le Gossnab et le Gosplan. Le Gosplan est probablement la plus connue des trois. C’est lui qui était à la tête des fameux plans quinquennaux, qui fixaient les objectifs de production sur une période généralement de cinq ans. Le plan comprenait des objectifs à atteindre pour un peu moins de deux mille extrants à son apogée, tant des matières premières que de certains biens de consommation courants.
Quoique penseur du plan quinquennal, le Gosplan n’était pas impliqué dans son exécution. Cette responsabilité incombait à la Gosbank, pour les ressources financières, et au Gossnab, pour la distribution des commodités. Les ressources financières concordaient avec le budget national, alors que les ressources, elles, se dirigeaient au moment de leur production vers les différentes filières selon les objectifs prévus au plan. La coordination des deux permettait à chaque usine d’obtenir les quotas de ressources nécessaires à la réalisation de ses objectifs propres. Lorsqu’une usine désirait obtenir des intrants, le Gossnab lui associait les extrants d’un fournisseur et enchâssait l’échange dans une sorte de bon de commande impliquant une rétribution monétaire. La Gosbank, qui octroyait à chaque organisation des fonds qu’elle jugeait nécessaires à la réalisation de ses mandats, créditait les fonds de l’usine acquérante vers le compte de l’usine fournisseuse. Les prix étaient fixés par le Gosplan et servaient à tempérer la demande des acteurs économiques, une demande qui aurait dû être très proche des prévisions de toute façon. Pour chaque entrée et sortie d’une usine, il y a donc une transaction effectuée auprès de la Gosbank qui détaille quels sont les biens échangés entre les parties et les montants échangés. L’argent joue ici le rôle de jeton qui permet de moduler les volumes de flux en fonction de ce qui est prévu au Gosplan. L’État soviétique est très, très comptable, même s’il n’est pas capitaliste.
En théorie donc, la Gosbank répertoriait toutes les transactions de l’économie soviétique. Cela lui permettait notamment de déceler les fraudes potentielles en s’assurant que les intrants et les extrants de chaque institution disposant d’un compte chez elle balançaient bel et bien sur le papier. Toutes ces informations étaient ensuite remises au Gosplan, qui les digérait afin de suivre la réalisation des objectifs du plan quinquennal et de préparer le prochain selon les directives du parti. Au coeur de ce triumvirat d’institutions économiques trône la comptabilité, instrument suprême du totalitarisme économique soviétique.
Dans les faits, tout le processus était non seulement faillible – du fait de la célèbre corruption et de l’intérêt des fonctionnaires à falsifier l’information afin d’atteindre leurs objectifs locaux – mais également en raison de la manipulation manuelle d’une masse d’information qu’on a rarement vue à un autre moment dans l’histoire de l’humanité. Car c’est de cet écosystème qu’émergerait une bonne partie de la lourde bureaucratie soviétique. En URSS, en l’absence de marché et de prix pour informer les acteurs économiques de l’offre et de la demande, la comptabilisation manuelle de tout était effectuée au meilleur de la capacité des bureaucrates. Il fallait donc faire confiance à la rigueur des artisans travaillant à la computation de tout le système, en plus d’espérer que les données aient un semblant de cohérence malgré l’absence d’instantanéité. Dans un tel système, les erreurs deviennent inévitables et peuvent être lourdes de sens. Pour preuve, en 1962, on découvre une erreur dans les calculs de prédiction de la population soviétique faits en 1959 qui aura pour résultat de sous-estimer le nombre d’habitants du pays de 4 millions.
Alors que les Soviétiques développent l’un des plus gros parcs de machines à calculer au monde dans les années 30 pour répondre à ce besoin, dès les années 50, l’État s’équipe d’ordinateurs. Rapidement, la cybernétique, qualifiée de science bourgeoise sous Staline et fortement restreinte, prend de l’ampleur dès son décès et s’implante dans l’administration publique par de petites initiatives. En parallèle, les déploiements informatiques dans diverses sphères de l’économie de l’Ouest prennent une avance fulgurante. Même si les institutions de planification économique implantent des équipements informatiques et même si l’URSS est bien informatisée au plan militaire pour l’époque, l’économie civile, elle, prend du retard.
Malgré sa faible présence dans la société, la science cybernétique foisonne en URSS sous Khrushchev. Le Secrétaire général du Parti communiste a lui-même reconnu l’importance de cette science pour le progrès de l’économie soviétique dans de nombreux discours. Et c’est dans ce contexte académique libéralisé que s’inscrit Viсtor Glushkov.
Glushkov est né en Russie en 1923 d’une famille d’ingénieurs miniers. Myope à la naissance, il porte tous les traits du petit génie. Toute son enfance, il développe un fort intérêt pour les mathématiques, un intérêt qui s’épuise vers la 8e année alors qu’il a, selon ses dires, «déjà fait le tour des enseignements de base des mathématiques universitaires». Son attention se dirige alors vers la physique théorique, plus spécifiquement la chimie quantique. L’élan académique de Glushkov est interrompu par la guerre, qui l’empêche d’entrer à l’université en 1941. Il est enrôlé dans l’armée et passera une bonne partie de la Grande Guerre patriotique dans les tranchées.
Après la guerre, il s’installe à Moscou, où il se fait remarquer pour ses connaissances en mathématiques, mais aussi des oeuvres d’Hegel et de Lénine. Il mène des études en génie et en mathématiques, puis devient membre de la grande Société mathématiques de Moscou. En 1957, il prend la tête du Laboratoire des technologies de l’informatique de Sergey Alekseevich Lebedev, Laboratoire qui a vu naitre le premier ordinateur sur le continent européen. C’est sur cette base institutionnelle que Glushkov fonde l’Institut de cybernétique de l’Académie nationale des sciences de la RSS d’Ukraine. Sous Glushkov, l’Institut s’intéresse à la théorie de l’optimisation et à l’intelligence artificielle. Ses travaux trouvent déjà des applications dans la médecine et la biologie.
Glushkov avait compris qu’entre la modélisation d’un organisme vivant et la modélisation d’un réseau économique, il n’y a qu’un pas. Dans ses oeuvres, il fait explicitement la comparaison entre un système nerveux et des réseaux économiques. C’est là qu’émerge l’idée d’un réseau qui pourrait venir en aide à l’économie soviétique qui connait des défis grandissants à partir des années 50.
Alors que l’économie planifiée sous Staline était l’une des plus vigoureuses au monde, elle se handicape d’une administration qui se complexifie au même rythme que l’économie. Le besoin d’automatisation des processus de calcul et de décision devient une évidence pour les cybernéticiens. Glushkov évalue que, au rythme auquel le Gosplan, la Gosbank et le Gossnab accélèrent leur croissance depuis les débuts de la planification économique, l’administration de l’économie planifiée serait quarante fois plus grande en 1980 qu’en 1928.
L’OGAS, abréviation russe pour Système national automatisé de calcul et de traitement de l’information, est la proposition de Glushkov pour remédier à ce cancer qui ronge l’URSS. Il soutient qu’on peut réussir à modéliser l’ensemble de l’économie en y installant des terminaux dans toutes les usines et principales institutions de l’URSS pour y recueillir des données sur la productivité et faire communiquer les acteurs économiques entre eux. 20 000 terminaux répartis sur le territoire du pays seraient reliés par 200 terminaux régionaux, eux-mêmes reliés à un centre de calcul national à Moscou. Ainsi connectés, on aurait pu utiliser le système pour rediriger les ressources en fonction des entrées et sorties de chaque usine, prévoir où sont les manques, détecter où les ressources se consomment et suivre la chaine de valeur, de la matière première aux consommateurs, en temps réel. Toutes ces données auraient permis de déceler des tendances et d’ajuster le tir plus rapidement qu’une fois tous les cinq ans. En plus des données sur les commodités, le système aurait compris un ledger, un livre comptable des échanges économiques qui aurait concrètement virtualisé la Gosbank, et qui aurait automatisé les processus comptables prévus par le régime. L’idée aurait pu aller jusqu’à l’implantation de fonctionnalités bancaires pour les citoyens eux-mêmes.
L’un des grands arguments ici, c’est la mythologie marxiste. Marx avait prédit que le communisme abouti verrait l’argent disparaitre. La virtualisation de l’argent apparaissant comme un premier pas vers sa vaporisation. Glushkov prétend qu’il est en phase avec l’idéologie du parti, à qui il propose un moyen d’accomplir la prophétie communiste: une monnaie un peu plus dématérialisée, une monnaie un peu moins réelle.
Présenté ainsi, on voit bien que le réseau est bien plus ambitieux que l’ARPANET ou que tout autre projet numérique des économies de l’Ouest. OGAS serait devenu une interface entre la couche productive de l’économie et les consommateurs des biens et services. On envisageait l’utiliser pour automatiser l’offre et la demande, et ainsi devenir un mécanisme d’équilibre substitut à ce qu’un marché libre fournit gratuitement et qui manquait tant aux régimes communistes pour balancer les plans quinquennaux. Mais cette fonctionnalité artificielle de l’économie aurait eu un coût conséquent. Glushkov estime le coût du système à 20 milliards de roubles. L’investissement, décaissé sur 15 ans, aurait, encore une fois selon Glushkov, rapporté 100 milliards sur la même période.
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Ce que Glushkov obtiendra ce jour-là, lors de sa rencontre avec le Politburo, après avoir franchi tous les dédales administratifs de la lourde hiérarchie communiste pendant huit longues années, huit années de politique pour un chercheur versé dans la recherche fondamentale, c’est un coup de grâce à son projet. Il est venu de nul autre que le ministre des Finances lui-même, Vasily Garbuzov. Perçu comme trop libéral, trop impersonnel, OGAS a fait craindre une perte de contrôle. Il est vu comme un mécanisme éloignant le parti du destin du peuple. Tout cela se mêlait probablement à des craintes non sans fondement de perte de statut, de prestige, de richesse personnelle. Garbuzov aurait été soutenu par presque tous les ministres dans son combat contre OGAS, hormis Brezhnev lui-même qui, vraisemblablement afin d’éviter un affrontement avec ses camarades, n’était pas présent à l’ultime rencontre.
Glushkov se refuse à accepter le compromis d’un projet amputé afin de réduire les coûts et argue que le projet réalisé partiellement ne rapporterait pas proportionnellement les bénéfices entrevus par la version complète. Son entêtement rend l’OGAS difficile à accepter: son coût astronomique en aurait fait le plus ambitieux investissement civil de l’histoire de l’URSS, plus même que le programme spatial.
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On pourrait se perdre dans les spéculations uchroniques pendant longtemps en pensant où serait aujourd’hui l’URSS si le projet avait fonctionné. On s’entend: tous les défis de l’économie planifiée n’auraient pas été levés par une seule infrastructure, mais il est plutôt facile de défendre qu’elle aurait probablement contribuer à renforcer la résilience du système, résilience qui aurait été nécessaire pour affronter les turbulences de l’économie mondiale des années 70 et les troubles politiques internes au pays des années 80.
Le retard technologique de l’URSS au moment de sa chute est souvent rapporté comme l’une des grandes causes de la fin du régime. OGAS montre toutefois que le communisme n’était pas nécessairement un frein aux grandes idées. Le modèle soviétique était surtout handicapé d’une économie constituée en système, où l’innovation n’était efficace que lorsqu’elle est réalisée à grande échelle. Cette ampleur rendait le seuil pour concrétiser des projets d’innovation plus élevé, mais cela n’a pas rendu l’exercice impossible. L’économie soviétique a été capable de ce genre de grand mouvement, comme le prouve la conquête spatiale ou les programmes d’habitation des années 50 et 60. Voyant toute la portée des transformations numériques sur l’économie dans notre monde aujourd’hui, on ne peut qu’imaginer si une puissance similaire de l’État centralisé avait été mise au service du projet de Glushkov. Comment aurait évolué le régime et son économie si ça n’avait pas été de cette ultime décision du Politburo?
Plus intéressant toutefois il me semble est le décalage entre le monde soviétique et le nôtre. Le potentiel d’un réseau numérique global pour l’économie et l’administration n’a peut-être pas été concrétisé en 1970, mais il a été pensé – et compris – bien plus précocement qu’à l’Ouest. Le service rendu par l’OGAS se veut similaire à celui que les Decentralized Ledger Technologies (DLT), dont font partie les blockchains publiques, se proposent de rendre, malgré une architecture radicalement différente. Il est frappant que l’idée d’une couche numérique programmable commune à toute la société ait surgi aussi tôt dans l’histoire de l’informatique dans l’Est, surtout considérant que cette utilité des DLT est encore aussi difficile à vulgariser en Occident. Ici et maintenant, on peine à comprendre le caractère systémique du bénéfice d’une telle technologie; on peine à en mesurer les gains économiques, car ils sont généralement ramenés à l’échelle du bilan de chaque entreprise et de chaque citoyen, pris individuellement. Je crois que notre époque a beaucoup de difficulté à appréhender les innovations qui concernent «le système» en tant que tout, nous qui sommes constamment ramenés à notre intérêt individuel le plus concret et qui voyons mal le réseau que nous formons. Ce n’était pas une difficulté pour les Soviétiques, dont le régime intellectuel était résolument dirigé vers le commun.
L’idéation d’un système aussi avancé pointe aussi vers ce débat anthropologique sur la nature du lien entre culture et technologie. D’un côté, l’URSS, de par cette différence notable de penser par le prisme du social d’abord et avant tout, a vu l’usage de cette plateforme d’information bien avant l’Ouest, bien avant l’Internet. Est-ce un hasard que le seul autre grand projet de ce genre avant la naissance de l’Internet, Cybersyn, ait été proposé au Chili socialiste? En Occident, malgré la présence de la technologie pour achever la réalisation d’une plateforme d’interopérabilité réelle, la résistance est forte, même au sein des communautés cryptos qui, parfois, n’entrevoient pas ce rêve malgré qu’il soit devant leurs yeux. La possibilité technologique ne répond pas à une aspiration des individus et ne pousse pas à son adoption. Soyons lucides: ce n’est pas qu’un choix entre une architecture complètement décentralisée, comme une blockchain publique, ou complètement centralisée, comme une CBDC, qui ralentit l’adoption des DLT; c’est notre compréhension même de l’intérêt que porte le principe d’un registre unique programmable et public sur lequel tous viendraient s’ancrer.
Mais, d’un autre côté, les raisons qui ont mené à l’échec d’OGAS sont ô combien similaires à celles qui nuisent au progrès des plateformes d’interopérabilité en Occident. Au Canada par exemple, la dernière consultation sur l’implantation d’un projet de CBDC par la Banque du Canada a été très mal reçue par les institutions financières. Les inquiétudes rapportées par les banques privées quant aux effets potentiels de la numérisation du dollar canadien sont tellement fausses et injustifiées qu’on ne peut que croire à une campagne de mensonges, et on peine à comprendre comment la Banque du Canada a pu rapporter leurs propos au public si ce n’est que par complaisance. Tous savent très bien que les modèles d’affaires des banques pourraient être mis à mal et que c’est là leur principale préoccupation. Tous savent que le bien commun bénéficierait grandement d’un réseau plus juste, transparent et ouvert. Les acteurs économiques modulent très certainement l’adoption de technologies en fonction de leurs intérêts.
Près de vingt ans après cette innovation majeure en science informatique qu’est la blockchain, nous n’avons jamais été aussi près du rêve de Glushkov. Nous avons la technologie, une technologie dont le coût a été réduit à presque rien, et nous en avons le besoin, à l’ère des chaines d’approvisionnement mondialisées et d’une économie qui tente d’échapper au chaos. Malgré tout, l’adoption se fait encore attendre. Cette histoire sortie des boules à mittes de la Guerre froide nous rappelle qu’il nous manque encore deux choses avant que la prophétie se réalise: il nous manque la perception du besoin, et il nous manque l’intérêt des acteurs qui détiennent les clés du pouvoir de sa réalisation. Les Soviétiques ont échoué certes, mais ils étaient quand même en avance sur nous en ayant au moins compris combien l’intérêt collectif serait servi par un tel système. Il ne leur manquait que la dernière condition pour changer le cours de l’histoire; et ce sera, pour nous aussi, probablement la plus difficile à satisfaire.
